Les liens entre l’écologie et le féminisme : des combats partagés pour un monde plus équitable
Et si deux des grands combats de notre époque n'en formaient en réalité qu'un seul ? D'un côté, l'écologie, qui dénonce l'épuisement des ressources et la mise en coupe réglée de la planète. De l'autre, le féminisme, qui refuse la domination exercée sur les femmes et les corps. À première vue, deux

Et si deux des grands combats de notre époque n'en formaient en réalité qu'un seul ? D'un côté, l'écologie, qui dénonce l'épuisement des ressources et la mise en coupe réglée de la planète. De l'autre, le féminisme, qui refuse la domination exercée sur les femmes et les corps. À première vue, deux luttes distinctes. À y regarder de plus près, deux faces d'une même critique : celle d'un système qui considère la nature et les femmes comme des réserves à exploiter. C'est cette intuition que porte un courant de pensée et d'action appelé écoféminisme, et que des décennies de mobilisations ont rendu concret.
Cet article vous propose de comprendre ce qui relie ces deux combats, puis de revenir sur quatre luttes emblématiques où la voix des femmes a fait basculer un rapport de force écologique ou social.
Écologie et féminisme : pourquoi parler de combats partagés
L'idée centrale tient en une phrase : la destruction des écosystèmes et la domination des femmes puiseraient à la même source. Selon cette lecture, des logiques d'exploitation — souvent décrites comme coloniales, capitalistes et patriarcales — traitent de la même manière une forêt, un fleuve ou un corps : comme une ressource à extraire, sans voix ni valeur propre.
Le terme « écoféminisme » apparaît dans les années 1970, sous la plume de penseuses françaises, avant d'irriguer des mouvements partout dans le monde. Son intuition de départ : les premières victimes des dégradations environnementales sont souvent des femmes. Dans de nombreuses régions, ce sont elles qui marchent pour chercher l'eau, ramassent le bois, cultivent la terre nourricière. Quand une forêt disparaît ou qu'une rivière s'assèche, leur quotidien s'effondre en premier. Logique, alors, qu'elles soient aussi en première ligne de la riposte.
Attention toutefois à ne pas figer les choses. L'écoféminisme n'est pas un bloc : il rassemble des sensibilités très différentes, de la spiritualité de la nature à l'analyse politique la plus rigoureuse. Ce qui les relie, c'est moins une doctrine qu'une boussole commune — comprendre les oppressions ensemble plutôt que séparément. On parle d'approche intersectionnelle : un même rapport de pouvoir produit des injustices à la fois sociales, sexuelles, raciales, économiques et écologiques.
À retenir : l'écoféminisme ne dit pas que les femmes seraient « plus proches de la nature » par essence. Il observe que les mêmes systèmes de domination s'exercent sur les milieux et sur les corps — et que les combats pour les défendre se nourrissent les uns des autres.
Ce regard croisé éclaire aussi la façon dont l'opinion publique réagit. On reproche parfois à l'écologie d'être un frein, une contrainte ou une mode, comme on a longtemps caricaturé les revendications féministes. Sur ce mécanisme de rejet, notre article sur la manière dont la société blâme l'écologie pour ses problèmes apporte un éclairage complémentaire.
Quatre luttes où les femmes ont fait la différence
Plutôt qu'une théorie abstraite, l'écoféminisme se lit dans des mobilisations concrètes. En voici quatre, espacées de près de cinquante ans, sur trois continents.
1973, Inde du Nord : embrasser les arbres pour les sauver
Dans la région himalayenne de l'Uttarakhand, des villageois et villageoises lancent le mouvement Chipko, une mobilisation non-violente pour la protection des forêts. Le geste est devenu un symbole : enlacer physiquement les arbres pour empêcher les bûcherons de les abattre (« chipko » signifie « étreindre » en hindi).
Le contexte est concret. Après le conflit frontalier entre la Chine et l'Inde, en 1962, cette région riche en bois s'ouvre au commerce et aux sociétés d'exploitation forestière. La déforestation aggrave glissements de terrain et inondations. Or les femmes de la région dépendent étroitement de la forêt pour se nourrir et se chauffer. Quand leurs moyens de subsistance sont menacés, elles s'organisent et, inspirées par la résistance non-violente de Gandhi, bloquent physiquement les coupes.
La campagne fait école. Des centaines de communautés rurales reprennent la méthode, le plus souvent sous l'impulsion de femmes. Chipko est aujourd'hui considéré comme l'un des premiers mouvements écoféministes contemporains, fondé sur trois piliers : résistance non-violente, action directe décentralisée et défense de l'écologie.
1978-1981, Bretagne : les femmes de Plogoff face au nucléaire
À l'extrémité de la pointe du Raz, le village de Plogoff apprend qu'il a été retenu pour accueillir une centrale nucléaire, dans le cadre d'un vaste programme électronucléaire français. Les habitants s'y opposent aussitôt, refusant la destruction de leur cadre de vie.
Un comité de défense voit le jour. Particularité locale : les hommes sont souvent marins, partis en mer de longues semaines. À terre, ce sont les femmes qui décident, organisent et tiennent le terrain. Pendant l'enquête d'utilité publique, malgré une répression musclée, elles se relaient sur les barricades, repoussent les gendarmes mobiles et bloquent les accès à la commune.
En 1981, le projet est abandonné. Plogoff reste un cas d'école de lutte locale victorieuse — et un rappel du poids décisif de la voix des femmes dans la défense de l'environnement.
2015, Argentine : « Ni Una Menos », la vague verte
En 2015, des féministes argentines lancent une marche sous le nom Ni Una Menos — « pas une (femme) de moins ». L'élément déclencheur : l'assassinat brutal d'une adolescente, qui cristallise la colère contre les féminicides et la culture machiste du pays. La mobilisation rassemble une foule immense à Buenos Aires.
Le mouvement essaime vite en Amérique latine puis en Europe. Sa force tient à son approche intersectionnelle : la violence patriarcale y est reliée aux injustices sexuelles, raciales, économiques et coloniales. De ces mobilisations naît une nouvelle vague féministe surnommée « la marea verde », la vague verte, en référence aux foulards verts portés en soutien à la légalisation de l'avortement. Le vert, couleur de l'espoir et de l'écologie, n'est pas anodin : il dit la convergence revendiquée entre justice sociale et justice environnementale.
Ce mouvement illustre aussi le rôle des réseaux pour amplifier une cause et la rendre internationale en quelques jours, une mécanique que l'on retrouve dans d'autres phénomènes de société liés aux plateformes numériques et à leur influence mondiale.
2022, Iran : « Femme, Vie, Liberté »
La mort de Jina (Mahsa) Amini, jeune Kurde iranienne arrêtée par la police des mœurs au motif qu'elle n'aurait pas porté son voile selon les normes officielles, déclenche un soulèvement d'ampleur. Les féministes iraniennes luttent pour l'égalité depuis des décennies ; ce drame transforme l'indignation en mouvement de masse.
Fait marquant : la révolte rassemble des secteurs très divers de la société — groupes ethniques et religieux, classes et générations — autour de revendications démocratiques communes plutôt que de leurs différences. La répression est sévère, avec de nombreuses arrestations et un lourd bilan humain. À l'international, des collectifs citoyens et des organisations de défense des droits humains relaient le mouvement.
De cette mobilisation émerge un slogan kurde devenu hymne féministe mondial : « Jin Jiyan Azadi » — Femme, Vie, Liberté. Trois mots qui résument la promesse écoféministe : pas de liberté sans dignité des corps, pas de vie digne sans un environnement préservé.
Ce que ces combats partagés nous apprennent
Quatre luttes, quatre continents, un demi-siècle d'écart — et pourtant un air de famille. À chaque fois, on retrouve les mêmes ingrédients : l'action directe non-violente, la solidarité au-delà des appartenances, la conviction que défendre un territoire et défendre une dignité relèvent du même geste.
Ces tactiques — grèves, manifestations de masse, blocages pacifiques — circulent aujourd'hui entre mouvements féministes et mouvements pour le climat, qui s'inspirent mutuellement. La leçon est simple à formuler, exigeante à mettre en œuvre : écouter en priorité les voix des communautés les plus exposées, déconstruire les préjugés et se mobiliser les unes pour les autres. C'est à cette condition, soutiennent les militantes, qu'un véritable changement de société devient possible.
La visibilité médiatique joue ici un rôle décisif : un combat qui ne se raconte pas reste invisible. Les questions de qui détient et qui relaie l'information ne sont donc jamais neutres, comme le rappellent les débats récents autour de la propriété des grands titres de presse.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'écoféminisme, en une phrase ?
C'est un courant de pensée et d'action qui relie la domination exercée sur la nature et celle exercée sur les femmes, en considérant qu'elles découlent des mêmes logiques d'exploitation.
L'écoféminisme dit-il que les femmes sont « par nature » plus écologistes ?
Pas dans ses versions les plus rigoureuses. L'essentiel du courant insiste sur des causes sociales et politiques, pas sur une prétendue essence féminine. Les femmes sont souvent en première ligne parce qu'elles subissent d'abord les conséquences des dégradations, pas par disposition naturelle.
Ces luttes sont-elles toujours d'actualité ?
Oui. De l'Argentine à l'Iran, ces mobilisations continuent d'inspirer des collectifs féministes et écologistes dans le monde entier, qui s'échangent méthodes, slogans et formes de solidarité.
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