La disparition d’Eric Jallas, un visionnaire de l’agriculture connectée
Le monde de l’innovation agricole a perdu l’une de ses figures les plus marquantes. Eric Jallas, fondateur de la start-up ITK et pionnier de l’agriculture connectée en France, est décédé à l’âge de 67 ans, des suites d’un accident cardiaque au CHU de Montpellier. Chercheur devenu entrepreneur, il

Le monde de l’innovation agricole a perdu l’une de ses figures les plus marquantes. Eric Jallas, fondateur de la start-up ITK et pionnier de l’agriculture connectée en France, est décédé à l’âge de 67 ans, des suites d’un accident cardiaque au CHU de Montpellier. Chercheur devenu entrepreneur, il avait fait de la donnée et de la modélisation un outil au service des agriculteurs, bien avant que le numérique ne devienne un réflexe dans les champs. Retour sur le parcours d’un homme qui a contribué à façonner l’agriculture de demain.
Qui était Eric Jallas
Eric Jallas n’était pas un entrepreneur comme les autres. Avant de fonder ITK, il avait été directeur de recherche au Cirad, l’organisme français de recherche agronomique tourné vers les pays du Sud. C’est dans ce laboratoire qu’il a forgé sa conviction profonde : pour aider les agriculteurs, il faut d’abord comprendre et modéliser le vivant.
En 2003, avec le soutien du ministère de la Recherche, il franchit le pas et crée ITK. Dès l’origine, l’entreprise s’oriente vers la modélisation, la simulation et la conception d’outils d’aide à la décision destinés aux producteurs. L’idée est simple à énoncer, mais ambitieuse à réaliser : transformer des données brutes en conseils concrets, utiles au quotidien dans une exploitation.
ITK, une start-up au cœur de l’agriculture connectée
Sous l’impulsion d’Eric Jallas, ITK s’est attaquée à des sujets qui sont aujourd’hui au centre des débats sur l’avenir de l’agriculture :
- la gestion de l’eau, ressource de plus en plus précieuse face au changement climatique ;
- la prévention des risques agroclimatiques, pour anticiper aléas et intempéries ;
- la réduction des intrants, afin de cultiver mieux avec moins ;
- le suivi du bien-être des bovins, devenu une attente forte des consommateurs ;
- l’anticipation des maladies animales et végétales.
Ces préoccupations, qui pouvaient paraître futuristes au début des années 2000, sont désormais d’une brûlante actualité. Elles se retrouvent au cœur des discussions sur l’orientation de l’agriculture française, alors que le secteur cherche à concilier productivité, transition écologique et revenus des exploitants.
Au fil des années, l’entreprise a grandi pour réunir environ 80 salariés et réaliser un chiffre d’affaires de l’ordre de 7,5 millions d’euros. ITK s’est imposée comme un acteur de référence dans la convergence entre le numérique et les biotechnologies, ce point de rencontre où l’informatique vient épauler la connaissance du vivant.
Une vision tournée vers la donnée
La grande intuition d’Eric Jallas tient en une idée : la valorisation des données agricoles. Bien avant que l’expression ne devienne à la mode, il avait compris que les informations collectées dans les champs et les élevages — météo, sols, comportements des animaux — constituaient une matière première précieuse. Encore fallait-il savoir les exploiter intelligemment.
Cette anticipation a été saluée par ceux qui ont repris le flambeau. Yann Lecointre, directeur général de la coopérative bretonne Innoval, qui a racheté ITK en 2023, a souligné cette avance de vue : Eric Jallas avait perçu, avant beaucoup, ce que la donnée pouvait apporter au monde agricole. Cette question de la juste valeur des données, longtemps sous-estimée, traverse aujourd’hui bien d’autres secteurs, de la musique en ligne, où la Sacem se penche sur la rémunération du streaming, jusqu’à l’industrie technologique mondiale.
Un rayonnement international
L’influence d’Eric Jallas ne s’est pas arrêtée aux frontières françaises. Il avait su nouer des liens solides à l’étranger, notamment en Afrique et aux États-Unis. Outre-Atlantique, il était parvenu à convaincre la puissante coopérative Land O’Lakes, l’un des poids lourds américains du secteur. Cette ouverture internationale a permis à ITK d’élargir son terrain de jeu et de participer au développement de l’agriculture connectée à l’échelle mondiale.
Dans un univers où l’innovation se joue souvent à coups de rachats et de rapprochements entre géants — comme on l’observe ailleurs dans la haute technologie, ainsi que l’a illustré l’affaire qui a ébranlé le géant coréen des semi-conducteurs SK —, cette capacité à dialoguer avec les grands acteurs mondiaux disait beaucoup de la crédibilité acquise par ITK.
Un humaniste au bon sens paysan
Au-delà du chercheur et de l’entrepreneur, ceux qui l’ont côtoyé décrivent un homme d’une grande gentillesse. Eric Jallas était, selon ses proches, un observateur hors pair, doté d’un véritable « bon sens paysan ». C’est sans doute là que résidait l’une de ses forces : ne jamais perdre de vue les réalités concrètes du terrain, comprendre les contraintes vécues chaque jour par les agriculteurs, et bâtir des outils qui répondaient à de vrais besoins plutôt qu’à des idées abstraites.
Cette double casquette — la rigueur du scientifique et l’écoute de l’homme de terrain — explique en partie pourquoi sa vision a marqué durablement le secteur.
Une transition difficile
Le succès n’a pourtant pas été exempt d’épreuves. La cession d’ITK a constitué un tournant douloureux. Selon Erwan Gilet, ancien directeur général de CCPA Group, cette vente a représenté une rupture qui a pesé sur Eric Jallas, le fragilisant. Pour un homme aussi passionné par son œuvre, se séparer de ce qu’il avait construit pendant deux décennies a été un véritable déchirement. Un rappel, aussi, que derrière les belles histoires d’innovation se cachent des parcours humains faits de doutes et de sacrifices.
À retenir
- Qui : Eric Jallas, fondateur de la start-up ITK, pionnier français de l’agriculture connectée et ancien directeur de recherche au Cirad.
- Son apport : faire de la modélisation et de la valorisation des données un outil concret d’aide à la décision pour les agriculteurs.
- ITK aujourd’hui : environ 80 salariés, près de 7,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, reprise en 2023 par la coopérative Innoval.
- Son héritage : une vision avant-gardiste sur la donnée agricole, l’eau, les intrants et le bien-être animal, plus que jamais d’actualité.
Un héritage qui perdure
La disparition d’Eric Jallas laisse un vide réel dans le monde de l’agriculture connectée. Mais son travail, lui, ne disparaît pas. Les outils qu’il a contribué à créer, les équipes qu’il a formées et la conviction qu’il a portée — celle d’une agriculture plus intelligente, plus sobre et mieux informée — continuent d’irriguer le secteur.
À l’heure où l’innovation transforme tous les pans de l’économie, du sport de haut niveau aux industries culturelles, l’exemple d’Eric Jallas rappelle que la technologie n’a de sens que lorsqu’elle reste au service des hommes et de leur métier. C’est peut-être là son plus bel héritage : avoir montré que le numérique pouvait épauler la terre, sans jamais la remplacer.
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